Nouvelles technologies et arts de la mémoire



Cicéron aurait-il préconisé le cédérom dans De Oratore ?

par Henri Hudrisier

« La mémoire est une maladie
dont l'oubli est le remède. »
Georges PEREC

ENVOI AU LECTEUR :
LAISSE COURIR TON REGARD
AU GRE DES PAGES ;
LE SENS CACHE,
PRIS AU PIED DE LA LETTRE, EST SOUVENT
LE MEILLEUR DES GUIDES.

Naturellement, lorsque les chercheurs de l'université de Valenciennes nous ont demandé de réfléchir aux rapports que les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) pourraient entretenir avec les anciens « arts de mémoire », j'ai répondu avec enthousiasme. Dans la culture dominante, où la société semble n'avoir pour seul salut que d'attendre des lendemains hypothétiquement plus prospères, la question peut paraître inutile. Pourquoi les ingénieurs des NTIC, qui s'occupent, eux, de choses sérieuses, devraient-ils s'intéresser à d'inutiles vieilleries ?
Sur cette hypothèse initiale peut s'échafauder un vaste chantier de recherche, dans lequel l'historien des mentalités et l'historien des techniques se rejoindraient dans un questionnement qui dépasserait de loin la seule question de l'intérêt des lieux de mémoire dans les nouvelles technologies.
Toute technologie est intimement liée à la culture. Ainsi, l'histoire des mentalités cognitives apporterait une moisson de processus de l'intelligence, aujourd'hui oubliés, qui seraient susceptibles d'être réactivés par la technologie. De son côté, l'histoire des techniques, dans son interaction avec l'intelligence, s'éclairerait de points de vue laissés jusqu'à ce jour dans l'ombre.
Indépendamment du plaisir historique, nous sommes un certain nombre à croire que ces techniques permettraient de guider la recherche prospective et d'innover dans le développement fructueux d'interfaces homme-machine.
Pour ma part, je me sens concerné à la fois sur trois niveaux :
Celui du passionné de l'histoire de la mémoire, que j'ai découvert, je l'avoue humblement, dans le livre magistral de Frances Yates (1). Fasciné par cet « oubli culturel », dont la réactivation pédagogique m'apparaissait tellement essentielle dans notre monde multimédia, j'ai même développé, avec l'aide d'amis (2), et dans le cadre d'un programme de recherche du ministère de la Culture, des « loci sur vidéodisque » (3).
Dans cette pratique d'archéologie des sciences de l'éducation et dans leur essai de mise au goût du jour, j'avais conscience d'œuvrer, non pas pour une culture du « toujours plus de nouvelles technologies de l'information et de la communication », mais au contraire pour susciter la remise en pratique des procédures perdues de la mémorisation, indispensable selon moi, dans des sociétés qui deviennent les otages des mémoires technologiques.
Celui du praticien iconographe, mais aussi du théoricien des banques de données documentaires d'images. On sait que dans ce domaine, l'association en synergie du texte et de l'image, qui est en œuvre dans la « mémoire artificielle antique », peut fonctionner avec une efficacité plus grande encore que pour mémoriser des textes.
C'est en ce sens que j'ai vite constaté que les concepteurs et les utilisateurs des banques de données documentaires d'images sous-estiment l'usage potentiel de l'art de mémoire et de l'alliance texte et image en général (4).
Si la technologie de la mémorisation électronique d'énormes corpus d'images, qui a tardé à venir, a été la cause du déficit en visualisations interactives au service des iconographes (imageurs documentaires, images numériques en réseaux), par contre nos préjugés culturels sont seuls responsables des difficultés à utiliser l'image pour retrouver des images (« clefs visuelles » à l'égal de « mots-clefs »). Plus lointain, nous apparaît encore la possibilité d'utiliser des « noria de mémoire », voire des loci, dans un logiciel de banque d'images (5).
Celui enfin, beaucoup plus banal, d'universitaire spécialisé en NTIC, qui cherche à comprendre ce qui, dans notre culture informatique, est l'héritier direct de la mémoire artificielle et des loci.
Il s'agit en l'occurrence de caractériser et de décrire l'effort d'iconicité des interfaces homme-machine des ordinateurs depuis une dizaine d'années.
Partie de la « métaphore du top desk », à l'évidence un lieu-mémoire très populaire, cependant très enraciné dans une culture de l'écriture (dossier, colle, ciseaux, édition, fichiers, affichage …), la philosophie technique de l'interface s'envole vers l'extérieur de cette seule culture scripturale :
- la maison avec sa boîte aux lettres et son image du monde des réseaux ou le village virtuel des « babillards canadiens » (avec la mairie, l'école, le musée, la bibliothèque, le terrain de jeux et la galerie marchande).
- toutes sortes d'arbres, de roues, de labyrinthes, de volumes, d'espaces à n dimensions pouvant servir de support à une mémoire visuelle, spatiale et kinesthésique…
Cet effort industriel des logiciels d'interfaces risque aussi quelques incursions du côté de l'ouïe (alertes sonores ou images sonores différentiées).
De ce point de vue, il est loin encore le jour où les nouvelles technologies utiliseront systématiquement le potentiel de mémoire artificielle que met en œuvre un enfant de l'école maternelle qui chantonne la comptine : « Un, deux, trois, nous irons au bois, quatre, cinq, six, cueillir des cerises, sept, huit, neuf, dans un panier neuf… » Encore plus lointain pourrait être le temps où nous pourrions réactiver ce que prétendait Pierre de Ravenne : « Mémoriser les idées de ses sermons à travers les images olfactives du corps de sa maîtresse, Ginevra da Pistoia ! »
Jusqu'à la généralisation du papier, l'art de mémoriser était un aspect important et nécessaire de la vie intellectuelle antique, puis médiévale. Les notes prises pour composer un discours, les petits écrits privés, les listes d'objets, étaient rédigés soit sur des morceaux de poteries cassées ou des sortes d'ardoises, soit sur des tablettes de cire effaçables assemblées par des anneaux à la manière de nos classeurs à pages perforées.
Qu'on imagine l'organisation matérielle d'un personnage comme Cicéron, contraint dans la même journée de plaider au forum pour une ou plusieurs affaires judiciaires, puis de faire un discours devant le Sénat…
Le prédicateur qui argumentait en chaire les nombreux points d'un sermon ou encore l'étudiant destiné dans une même journée à soutenir plusieurs mémoires : les uns comme les autres étaient confrontés à ce même souci de mémorisation efficace.
Si, aujourd'hui, nous recourons systématiquement à un cartable contenant des notes diverses sur des feuilles de papier, il ne pouvait en être de même à l'époque romaine et au Moyen Âge (6). La personne qui s'exprimait en public était donc poussée dès son plus jeune âge à entraîner sa mémoire selon des procédés mnémotechniques ou mémoire artificielle. L'art de mémoire faisait fondamentalement partie de l'art oratoire.
Évidemment, les « lieux-mémoire », dans le contexte culturel français des années quatre-vingt-dix, sont un concept à la mode, surtout compris par le public cultivé, dans une acception faisant appel à la seule charge historique des lieux et des monuments littéraires. Si, dans l'esprit des promoteurs du concept, l'allusion aux techniques antiques des loci est évidente, on peut constater que les « lieux-mémoire » comme technique mnémonique sont presque totalement ignorés du grand public cultivé du XXe siècle. Ce qui nous est fondamentalement étranger, c'est le recours systématique aux techniques de mémoire artificielle avant l'introduction du papier bon marché et avant la disponibilité sur une large échelle des livres imprimés.
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Notes
1. Yates (Frances A.), L'Art de la mémoire, NRF, Gallimard, Paris, 1975 ; The Art of Memory, 1966.
2. Pognant (Patrick), Baryla (Christiane) et Hudrisier (Henri), Ars memorandi, Production Art Modem, 1984, un ou deux systèmes analogues ont été réalisés depuis, notamment un cédérom sur les arts de mémoire produit par une équipe de l'université de Rome.
3. Cf. Charbonnier (Georges), entretien avec Henri Hudrisier, « Lieux-mémoire », in Traverses, n° 36 « L'archive », revue du CCI, Centre Georges Pompidou, pp. 67 à 71.
4. Hudrisier (Henri), « De l'estampe au vidéodisque : les nouvelles technologies de l'iconothèque », in Image et signification, rencontres de l'École du Louvre, La Documentation  française, Paris, 1983.
5. J'ai proposé et développé de tels outils logiciels en collaboration avec l'équipe d'industrialisation de l'imageur documentaire à la SEP-DTI (Société Européenne de Propulsion - Division Traitement d'Images).
6. On imagine difficilement la manipulation d'un coffre de morceaux de poteries ou l'empilement d'une trentaine d'ardoises ou de tablettes de cire. Le papyrus ou le parchemin, par ailleurs, étaient trop onéreux, donc impossibles à utiliser pour ces usages courants.