Sur les vertus de la mémoire

L'inventeur de la mnémotechnie fut, dit-on le poète lyrique grec Simonide de Céos (env. 556-468 av. J.-C.). Son art, qui domina la pensée européenne pendant tout le Moyen Age était fondé sur deux principes simples: celui des lieux (loci) et celui des images (imagines).

Cicéron, pour qui la mémoire était une des cinq grandes composantes de la rhétorique, explique ainsi la démarche de Simonide: les personnes désireuses d'éduquer cette faculté devaient choisir des lieux, puis former des images mentales des choses dont elles souhaitaient se souvenir; elles pourraient alors emmagasiner les images dans ces différents lieux, de sorte que l'ordre de ces derniers préserverait l'ordre des choses, tandis que les images évoqueraient les choses elle-mêmes; nous utiliserions ainsi les lieux et les images de la même façon qu'une tablette de cire et les lettres qu'on y trace.

Au Moyen Age, il s'établit tout un jargon technique distinguant entre la mémoire naturelle, que chacun possède et utilise sans aucun entraînement particulier, et la mémoire artificielle, que l'on peut développer. Les techniques étaient différentes selon qu'il s'agissait de mémoriser des choses ou des mots. Les opinions variaient quant aux endroits les plus appropriés pour servir d'entrepôt imaginaire aux loci et images de la mémoire. Une personne qui avait voyagé possédait l'avantage de pouvir s'équiper de lieux nombreux et variés.

Pour les philosophes scolastiques du Moyen Age, il ne suffisait pas que la mémoire fût un procédé; ils en firent une vertu, l'un des aspects de la prudence. Après le XIIème siècle et la réapparition, sous forme de manuscrit, du classique Ad Herennium, les scolastiques semblent s'être intéressés bien moins à la technique de la mémoire qu'à son aspect moral. Il s'agissait de savoir en quoi elle pouvait encourager à une vie chrétienne.

Dans la Summa Theologiae (1267-1273) Saint Thomas d'Aquin reprend la définition de Cicéron, pour qui la mémoire est un élément de la prudence, et en fait l'une des quatre vertus cardinales. Puis il propose quatre règles pour le perfectionnement de cette mémoire, qui prévaudront jusqu'au triomphe du livre imprimé et seront inlassablement reproduites.

Si Lorenzetti et Giotto peignirent les vertus et les vices, ce fut surtout pour aider le public à appliquer les règles thomistes de la mémoire artificielle. La fresque de la salle des Neuf du palais communal de Sienne, offre au spectateur une représentation frappante des effets du bon et du mauvais gouvernement.